· 

Tchoutkotka, le bout du monde est russe !

Il y a des voyages qui vous marquent à vie. Cette expédition aux confins de la Russie en fait partie.

 

Tout commence par se remettre de 11 heures de décalage horaire. Une fois que tu acceptes d'être "retourné comme une chaussette" dans ton rythme biologique, tu dois encore surmonter le froid saisissant. Un froid sec, extrême qui te pénètre et ne te laisse pas de repos.

 

Après, tu dois encore accepter ce mélange de modernisme et de façon de vivre comme aux début de l'histoire de l'humanité. Ces deux mondes se rencontrent, se chevauchent, s'affrontent.Et toi tu es "seul" au milieu de ce champs de bataille de civilisation" qui te laisse pensif.

Enfin, jamais tu ne peux oublier que tu es dans les restes d'un ancien empire, au bord des ruines d'une ex grande puissance qui pouvait atomiser le monde en quelques minutes, qui est venue s'imposer au bout de ce monde et qui est repartie abandonnant ces populations conquises à un futur incertain.

Devant une débauche de nourriture qui te fait comprendre l'hospitalité russe, après trop d'alcool qui te confirme que boire de façon immodérée est un véritable art que le "russe maîtrise vraiment", tu charges ton sac dans un ancien véhicule militaire racheté à l'Armée rouge, tu montes sur ta motoneige "habillé comme un cosmonaute" pour supporter les heures de pistes sauvages et  une température qui paralyse ton thermomètre corporel bien en dessous du zéro absolu d'un froid que tu as rarement connu aussi intense.

Mais que fais tu là ? Ah oui tu dois partir bien au delà du Cercle Polaire Arctique vivre quelques jours avec les éleveurs de rennes.

 


Anadyr


Retour en arrière. Pour arriver ici, il a fallut d'abord atteindre Moscou puis reprendre un vol de 11 heures pour débarquer sur une piste recouverte de neige.

Ici,c'est Anadyr. Une petite ville de 15.000 habitant échoués sur les bords d'une baie immense qui s'ouvre sur la Mer de Béring.

 Rien que le nom, me fait sentir loin, très loin. En face c'est un océan glacé et l'ennemi héréditaire : les Etats-unis d'Amérique.

 C'est le souvenir d'explorateurs perdus dans les souvenirs de l'histoire comme Semen Dejnev ou restés célèbres comme Vitus Béring, explorateur Danois, qui au début du 18ème siècle parcourait pour la marine russe ce secteur quasi inconnu de la planète. J'aime les extrêmes géographiques et historiques, je suis en plein dedans.

Un voyage au Tchoukotka, c'est un voyage aux extrémités. Extrémité orientale, extrémité de la Russie. Le district du Tchoukotka est une des zones les plus isolées au monde.


J'adore l'ambiance de cette ville paralysée par le froid polaire qui règne encore en ce mois d'avril. L'ambiance hésite entre renouveau, dynamisme, vestige de l'ère post soviétique, déliquescence sociale, tradition ancestrale,...tout es vieux, tout est neuf, cela dépend de comment l'on regarde les choses !

 

C'est un marché en plein air dans des containers de transport maritime, c'est une échoppe de souvenir dans une boutique obscure d'un trop vieux immeuble, c'est un hôtel moderne, sorte de verrue de tôles colorées à la Nord américaine, c'est l'élégance des femmes en talon et fourrure sur les trottoirs verglacés, c'est un musée ultra moderne qui présente la culture ancestrale des différents peuples de la région, c'est une université qui apprend aux jeunes à conserver leur tradition à travers la danse, la chanson, la sculpture, c'est un vieux port prit par les glaces dont les propriétaires de bateaux creusent à la pioche la glace pour dégager la coque de la pression de la banquise, c'est une gastronomie "russo-tchoukotkienne" qui régale les sens et vous laisse trop rempli...c'est aussi des sourires, de la curiosité pour ces étrangers venus de si loin dans ce bout d'extrême orient russe. 

 


Vers le cercle polaire arctique


Toute chose doit devenir sérieuse à un moment. La logistique reprend le pas. C'est donc avec l'assistance de véhicules de l'armée rachetés par des propriétaires privés que nous allons assurer le transport du matériel. 

Le reste du groupe, voyage léger sur des motoneiges. Nous retrouverons donc régulièrement nos "transports de troupe" au milieu de nulle part, dans des villages ou les campements des éleveurs de rennes plusieurs centaines de kilomètres plus au Nord.


Très vite, les dernières traces de civilisation disparaissent pour de vastes étendues de neige. Notre premier objectif est un village perdue sur les bords de la Mer de Béring. 


Les véhicules nous servent d'abris pour manger et nous réchauffer. Nous sommes au milieu de rien ! L'ambiance est parfois surréaliste, à l'image de la moquette qui décore l'intérieur de l'ancien véhicule militaire, du réchaud utilisé pour faire bouillir l'eau, de l'odeur de gazole dans l'habitacle, de l'infini platitude du paysage recouvert de neige ou nous sommes seul à tracer la route. Je réalise combien nous sommes loin.


Un village sur les bords de la Mer de Béring

Une ancienne base militaire de radar de la "Guerre froide" est située juste à côté de ce village perdu.

Tout respire "un autre monde", nous sommes dans les restes de l'histoire. Même les motoneiges sortent d'un film des années 50.


Le simple fait de se retrouver en fin de journée avec le soleil couchant à explorer les restes d'une ancienne base radar, me donne l'impression d'avoir quitté la planète. 

Tel une "Rippley sortie du Nostromo" j'explore les restes d'un vaisseau étranger. Il reste même quelques manuels posé sur des bureaux,...mais où sont les "Aliens" ? 

C'est incroyable de penser que de cet endroit pouvait commencer la fin du monde et l'apocalypse nucléaire. L'histoire est folle et dérisoire. 

Pour achever cette impression étrange, les pécheurs locaux qui survivent en partie grâce à la pêche traditionnelle des baleines, abandonnent les carcasses sur les bords de plage juste à côté de la station radar. Choc des civilisations et traces de fin des temps.

Nous dormons dans une grande salle commune sorte de gymnase / salle des fêtes. Etrange mais chaud !

Le repas préparé pour nous par les villageois comporte de nombreuses "spécialités locales". Il faut avoir parfois le coeur bien accroché. Autant la baleine ou le béluga ça passe bien après mes années dans le grand nord canadien, autant une sorte "d'herbe hachée" rare "verdure locale mangeable" me soulève l'estomac. J'ai avalé avec un sourire crispé et refusé une nouvelle portion généreusement offerte par un de nos hôtes. 

Le soir, c'est la troupe locale qui nous offre un spectacle. Elle participe à des festivals internationaux de danses et de chants traditionnels. Le spectacle est vraiment authentique et donne parfois des frissons. Il touche quelque chose de profond en moi. Ce ne sera par la dernière fois dans ce voyage que j'aurais ce sentiment en écoutant des chants traditionnels.



Toujours plus au Nord vers le cercle polaire.

Je m'enfonce toujours plus dans le froid et le Nord. C'est incroyable de penser que des hommes vivent ici à l'année.

Cette fois nous traversons la banquise qui recouvre la baie pour rejoindre un petit port de commerce. C'est une drôle de sensation que de parcourir des dizaines de kilomètres sur l'océan glacé en sachant que sous vos patins de motoneige, il y a des "poissons et des centaines de mètres de profondeur d'eau sombre et glacée" !

 



Egvekinot, un port perdu en dessous du cercle polaire

Rentrer dans un port en motoneige n'est pas offert à tout le monde ! C'est pourtant comme cela que nous arrivons dans cette petite ville sous le cercle polaire arctique.


Egvekinot perdu entre mer et montagne, cela a été un moment fort de rencontre avec ses habitants. Vous imaginez bien que des européens, ici, il n'en passe pas tous les jours. Nous venons juste de l'autre côté de la planète et la route est un peu longue.

 

Quels beaux moment avec ce pêcheur de crabes sur la banquise et cette petite dégustation directe. Aussitôt sorti de l'eau, le crabe est ébouillanté et mangé. Dur pour le crabe mais tellement bon (désolé !).

Quelle passion pour le responsable du petit musée qui raconte la coopération entre russes et américains durant la seconde guerre mondiale, puis la rupture avec la guerre froide, le goulag juste à côté, les peuples autochtones et leurs traditions, l'abandon par le pouvoir central de la population avec le système D comme Dieu pour survivre, les espoirs dans une activité comme le tourisme...

Et pour finir ce moment seul à gravir les flancs de la montagne pour avoir ce point de vue sans pareil sur la petite ville figée par le froid.



Toujours plus Nord au delà du Cercle Polaire Arctique

Certains symboles demandent à être matérialisés. Je ne sais pas vous, mais je ne traverse pas tous les jours un cercle polaire, alors même un petit monument c'est appréciable non ?

Il nous reste encore plusieurs dizaines de kilomètres à parcourir pour rejoindre le campement des éleveurs de rennes. Nous reprenons donc les motoneiges pour traverser la chaîne de montagne et rejoindre le haut plateau intérieur.

 


En route, les pilotes des engins de l'ex armées rouge décident d'organiser une partie de pêche. Un trou dans la glace, une peu de patience et le repas est servi. Directement consommé avec un peu de poivre et de sel, c'est délicieux !


Nous rejoignons le dernier village avant de nous enfoncer sur les hauts plateaux à la recherche du campement des nomades éleveurs de rennes.

Le temps de faire une partie de foot avec les locaux et de rassembler quelques provisions à amener jusqu'au campement.


Le temps s'étire comme figé par le froid. Il fait dans les moins 30°c. Il faut repartir si nous voulons arriver avant la nuit.  La piste se hisse sur l'immense plateau bordé de montagnes. Le jour décline. Le froid se fait encore plus vif. La fatigue se fait sentir, mais où est donc ce campement ? Avec les dernières lueurs du jour, c'est enfin la rencontre.

 

Moment de flottement. Nouveau choc, nouveau décalage spatio-temporel. Ils vivent là en plein hiver, comme ça ? Vous le savez, vous l'avez même déjà vu à la TV mais cette fois, c'est vous qui êtes ici. Alors et maintenant ?

On nous invite à rentrer dans la Yaranga (tente traditionnelle des nomades de cette partie de la Russie). Dehors le froid fige tout, nous y voyons à peine, la tente est enfumée par un feu de bois. Nous avons faim. On nous offre de la viande de renne.

La nuit se fera dans la sorte de chambre intérieure, serrés les uns contre les autres. Je dors à côté d'une parfaite inconnue et de sa petite fille. Les hommes nous ont cédé leurs places et dorment dans une sorte de sac de couchage en peau de renne dehors !


Chez les éleveurs de rennes

Ce matin il doit faire dans les moins 40°C. Il faut faire attention au moindre morceau de peau qui dépasse. 

Pour commencer la journée, nous partons réveiller les rennes et les rassembler avec les nomades. 

Ils souhaitent en effet s'occuper de certains rennes (coupe des bois) et organiser une course en traîneau pour nous.

Je bataille avec mon appareil photo dont les batteries s'endorment en raison du froid intense. Je laisse un doigt sans protection le temps de manipuler mon matériel et je me retrouve avec une début d'engelure. Le froid est vraiment mordant ce matin.

 


De retour au campement, la vue est magnifique. Les Yarangas sont posées au milieu du plateau, seules dans l'immensité blanche.

Tout le monde commence à s'activer. La vie reprend ses droits et s'organise au campement. Ce sont de simples moments de vie, mais ici, ils sont plus consistants. Comme si l'éloignement leur donnait la force d'une simplicité que nous avions oubliée.




La journée s'écoule en douceur comme le temps. Avec le soleil la température devient plus clémente. Il fait au moins 20 degrés de plus que ce matin, nous avons presque chaud en nous activant.

Il est temps de participer à une course de traîneau à rennes avec nos hôtes. 

Le renne n'est vraiment pas discipliné en comparaison des chiens. Belle tranche de rigolade avec les nomades qui se moquent avec malice de notre inexpérience.



Retour vers la civilisation !

Après deux jours passés dans le campement, il est temps de rentrer. 

Je rêve d'une douche. Ma combinaison me garde au chaud jour après jour, mais j'ai la sensation de commencer à sérieusement coller pour ne pas dire autre chose. Heureusement, il fait froid et tout le monde garde sa combinaison bien fermée.

Ce sont désormais plusieurs jours de motoneige qui nous attendent avec de longues étapes pour rentrer sur Anadyr.

Nous alternons le pilotage des motoneiges. Un coup pilote, un coup passager. Je somnole parfois de longs moments quand la météo se fâche et que tout devient blanc/gris. Je repense déjà à ces moments rares au bout du monde. 

Je m'offre aussi une belle glissage sur un lac glacé recouvert de poudreuse. Nous voilà cul par dessus tête entrain de glisser à plat ventre ou sur les fesses en attendant que tout ça veuille bien s'arrêter. Je présente mes excuses à Ben, mon coéquipier, qui partage la motoneige avec moi. Faute de pilotage, j'ai coupé les gaz quand la motoneige est partie en crabe au lieu de remettre un coup d'accélérateur pour reprendre de l'adhérence. Rien de grave heureusement car le premier garage est loin, très loin !

 

A Anadyr, nous profitons de nos derniers jours pour parfaire notre découverte culinaire, notre exploration des écoles et centres universitaires qui se chargent de préserver la culture Tchoutche et faire un dernier tour en traîneau à chien cette fois.

J'ai eu deux fois de gros frissons en entendant les chants traditionnels de mon guide en traîneau et en voyant danser les élèves de l'école de danse. Cette culture touche quelque chose de profond en moi.

 



Avant de rentre sur Moscou il était incontournable de repartir explorer cet extrême orient russe.

C'est en chien de traîneau que nous sommes partis à la journée explorer les environs d'Anadyr. Notre guide, habitué des compétitions internationales de chien de traîneau avait réalisé plusieurs fois l'Iditarod, une course mythique de plus de 1700 km de long qui traverse l'Alaska.

L'entendre se mettre à fredonner les chants traditionnel tout en glissant sur le traîneau était juste à vous faire dresser les poils. 

 


Le Tchoukotka est une de mes plus beaux voyages. Il reste gravé en moi et m'accompagne souvent au détour d'une pensée fugace. J'ai trouvé au bout de ce monde des hommes et des femmes issus d'une culture ancestrale qui se battent pour la conserver tout en intégrant le monde moderne. Tous là bas ont vécu des moments d'une rare puissance historique alors qu'ils étaient tout simplement au bout du monde et loin de tout.

Écrire commentaire

Commentaires: 0